Au lendemain de la révolution, tout le monde s’accordait sur un certain nombre de constats économiques.
D’abord, le coût économique de cette révolution est relativement raisonnable. Les évènements n’ont duré qu’un peu moins d’un mois et l’ensemble de l’économie a fonctionné quasi normalement jusqu’aux derniers jours précédents le dénouement. L’essentiel des pertes consiste en un manque a gagné dérisoire de quelques secteurs (de l’ordre de 5% de leur chiffre d’affaire), et les dégâts, destructions, vandalismes et pillages les jours suivants le 14 janvier, essentiellement des biens appartenant au clan Ben Ali.
Ensuite, l’économie tunisienne, avec ses lacunes, est structurellement et financièrement seine, mêmes si il y a quelques exceptions (e.g. l’endettement du secteur touristique). Cela ne veut pas dire que le modèle social qu’elle sous-tend est irréprochable, ni que ses orientations sont justes dans ce sens. Par rapport à des pays comparables, la Tunisie jouit d’un grand poids d’économie réelle, un endettement public raisonnable, une bonne consommation intérieure et un pouvoir d’achat en progression, ainsi que de bonnes réserves en devises. Elle devrait retrouver rapidement son niveau de croissance référence, aux alentours de 5%.
De plus, la disparition de la mafia présidentielle allait assainir l’économie, encourager les hommes d’affaires ayant investi dans la pierre ou volontairement réduit leurs voilures pour échapper à la prédation à investir, attirer les investissements étrangers ayant fui les conditions imposées par le clan, d’où encore un gain de 1 à 2% pendant plusieurs années.
Sans oublier qu’après quelques mois de ralentissement, l’économie allait faire un rattrapage « technique » de 1 à 2%, essentiellement par la mise à jour d’investissements et d’achats ajournés pendant la période d’incertitude.
Pour finir, la synergie et l’accélération de l’intégration maghrébine a fait penser à plusieurs partis (Ettakatol pour ne citer que cet exemple) qu’on allait récupérer encore 2 points de croissance par ce billet.
Cependant, les derniers chiffres de la banque centrale de Tunisie, actualisés mi-mai, soulignent que:
- L’inflation mensuelle a atteint 0.8% en avril 2012, 5.7% sur une année glissante, à rajouter à la “baisse des exportations des industries mécaniques et électriques au cours du mois d’avril 2012 (-4,1% contre 25,2% au cours du même mois de l’année précédente), ainsi que les industries d’habillement, cuirs et chaussures (-22,4 % contre 19,2%), outre la baisse des importations des biens d’équipement (-2,7 %), et des matières premières et demi-produits (-2,8%).“
- “Le déficit des paiements courants a atteint 2071 MDT au cours des quatre premiers mois de l’année 2012, soit 3% du PIB contre 1619 MDT et 2,5% au cours de la même période de l’année 2011 et ce, en relation avec l’élargissement du déficit commercial de 38,8% ou de 928 MDT, atteignant 3314 MDT suite à l’accroissement des importations de 13,4% contre 6% pour les exportations (5,9% et 11,1% un an auparavant, respectivement)”.
Depuis la crise institutionnelle entre l’Institut National de la Statistique, la Banque Centrale d’un côté et le gouvernement de l’autre, les premiers s’abstiennent de communiquer des chiffres consolidés et mesurés sur la croissance et se limitent à des chiffres sectoriels ou à des extrapolations. Le gouvernement quant à lui n’a pas hésité à communiquer des prévisions du FMI comme si il s’agisse de croissance réalisée et mesurée.
Ainsi, 17 mois après la révolution, on ne peut que constater que le chômage est en nette progression, l’économie en perte de vitesse, les réserves en devises en érosion, les disparités en nette croissance ainsi que la corruption perçue en train d’empirer. Comment en sommes nous arrivés là ? Avons-nous raté des occasions ou des rendez-vous immanquables ?
1- Capacité de production inutilisée et conjoncture libyenne ratée
Un moyen simple pour relancer l’économie est de mobiliser et engager les ressources et les capacités de production inutilisée. Il s’agit typiquement des usines qui se mettent en plein régime alors qu’elles tournaient au ralenti ou à 80% de leurs capacités parce que leurs produits ne trouvaient acquéreurs qu’à ce rythme, ou des parcelles mises en jachère, des hôtels remplis partiellement, des cargos navigants à moitié vide, etc.
Comment liquider cette surproduction alors que la Tunisie sortait d’une révolution? La providence nous a envoyé la crise libyenne et son dénouement un peu plus tard.
D’abord, durant le conflit libyen, 1 million à 1.5 million de libyens ont trouvé refuge en Tunisie. Accueillis comme des hôtes, des frères parfois, mais gérés comme un encombrant surpoids. Or, il s’agit d’une augmentation de la population de 10% à 15%, donc du marché intérieur et de la consommation. Une population de bons payeurs, souvent en devise, et à pouvoir d’achat supérieur à la moyenne.
Ensuite, avant la chute de Kadhafi, la Tunisie était devenue le seul point de ravitaillement du régime et des anti-Kadhafi. Après la chute du régime, nous somme restés au moins point de passage privilégié. Une nouvelle fois, une aubaine (pour parler d’une manière cynique) à la fois pour la production nationale, et pour l’activité de transit, export, transport.
Si pendant la période Mehdi Houas, la Tunisie a importé puis réexporté d’une manière un peu timide des biens à la destination de la Libye, la pratique s’est estompée depuis, laissant libre court au marché noir et à la spéculation, non sans impacts sur le marché intérieur et l’inflation.
Depuis la chute de l’extravagant colonel, la Tunisie, partenaire de longue date, alliée et complice pendant les moments difficiles, se contente d’un rôle de piètre comparse sur le théâtre libyen, à la fois sur la scène politique et celle de l’économie.
Le gouvernement tunisien tangue entre harcèlement grossier pour exporter nos chômeurs, désistement intrigant laissant le champ libre à la contrebande et aux mafias dans la gestion des échanges et des flux commerciaux, quand il ne verse pas dans les transactions douteuses !
La gestion de la conjoncture libyenne, était de l’ordre de l’exploitation opportuniste, irréfléchie, dans l’intérêt de quelques spéculateurs, et cela quand elle n’était pas de l’ordre de la défensive, souffrant et plaignant un surpoids à porter, alors qu’il s’agissait de vraies opportunités de marché.
Le marché et la conjoncture libyens sont une formidable occasion de croissance et d’expansion plus qu’un frein : demandeur, solvable, ami, faisant volontiers des avances et des investissements… L’absence de mesures rapides, d’action proactive et de vision à long terme deviennent de plus en plus inquiétants.
Pourtant, ce ne sont pas les possibilités qui manquent, énumérons en guise d’exemples non exhaustifs quelques-unes :
- Nous avons déjà évoqué la mesure à très court terme, en matière d’importation massive de biens pour inonder le marché intérieur, couper l’herbe sous le pied des spéculateurs, et réexporter avec une “marge amicale” vers nos amis libyens. Le ridicule de “la crise du piment” dont le court à flirter avec les 4 dinars et s’est maintenu un trimestre au-delà de 2 dinars n’a d’égale que le surréalisme de convois de contrebande de pomme de terre égyptienne en provenance de la Libye et devenue compétitive par le prix de la pomme de terre tunisienne rendue rare avec les exports clandestins vers la même Libye, par les même spéculateurs.
- A moyen terme, l’installation d’une zone de libre-échange avec la Libye, par exemple à Ben Guerdane, pourrait être intéressante sur plusieurs aspects. Cette espèce de marché de gros géant bénéficiant d’avantages fiscaux entre les deux pays pourrait permettre de court-circuiter le marché noir, injecter directement des produits stratégiques spécialement importés ou issus des réserves de régulation à la porte de la Libye, moduler les échanges entre les deux pays, récupérer une partie du manque-à-gagner fiscal, offrir à cette région un vivier d’emploi permettant d’attirer et sécuriser un population dont la seule source de revenu ou presque est le marché parallèle, créer les emplois indirectes sous-jacents (logistiques, transports, restauration, services, …), etc.
- Dans le même esprit, repenser l’industrie du tourisme et en adapter un secteur pour le marché libyen, qui reste client fervent du marché parallèle, permettrait d’une manière efficace de créer des emplois et de la valeur, de transférer une partie du chiffre d’affaire vers l’assiette visible et imposable, et de calmer la bulle spéculative dans l’immobilier et l’offre de location du meublé. L’avantage pour le client en matière de qualité de service, de prix compétitifs et transparents est indéniable. Une mesure simple serait la création ou l’encouragement à la création de chaines d’appart’hôtels et d’une offre industrialisée de la location meublée de courte et moyenne durée. Une offre qui intéresserait sans doute aussi les algériens, et dans un degré moindre les coopérants occidentaux et africains.
- Dans les mêmes perspectives calendaires, faciliter l’accès au marché libyen pour les entreprises tunisiennes, et les encourager à s’y installer : accord bilatéraux, chambres tuniso-libyennes, participation de l’état à l’organisation d’études de marché et de missions de prospections, garanties bancaires étatiques des marchés conclus avec des partenaires libyens, etc.
À plus long terme, nous devons réfléchir au co-développement des deux pays, sortant du schéma du double-concentré de tomate contre dollar et du pétrole à prix d’amis contre soins privilégiés dans les cliniques tunisiennes :
- Un pôle hospitalo-universitaire à Médenine, incluant des formations en médecine, en pharmacie, en biologie, en infirmerie, un hôpital public, des cliniques privées, des laboratoires d’analyses, des pharmacies, des centres de rééducation, etc. Ce pôle permettrait l’accueil de patients de la région et de libyens, améliorerait l’infrastructure et les services publics dans le sud-est, formerait des cadres médicaux et para-médicaux en partie libyens, créerait des emplois directs et indirects dans la région diversifiant l’offre, etc.
- Des technopôles et des zones industrielles facilitant l’installation des entreprises tunisiennes mais aussi occidentales, destinées à l’exportation des biens et des services vers la Libye tout en bénéficiant de l’environnement d’affaires, des conditions fiscales et légales avantageuses, de l’infrastructures et de la main d’œuvre qualifiée tunisienne. Ces pôles pourraient aussi offrir à la Libye des formations et du transfert technologique dans une coopération durable et gagnant-gagnant. La Tunisie pourrait cibler des secteurs très demandeurs en Libye : agro-alimentaire et conditionnement à Zarzis ; bâtiments, génie civile, industrie et service du pétrole à Tataouine ; TIC, électronique, instruments à Médenine. Ce genre d’offres est difficilement égalable par d’autres : les asiatiques se contentant d’exportation sèches et souffrant de l’éloignement et de la logistique, les européens souhaitant investir la Libye mais frileux, et conscients des risques. Les deux pourraient en trouver une opportunité d’installation comblant une partie de leurs lacunes intrinsèques. Quant à l’Egypte, nos relations avec la Libye et notre capacité de dégainer plus vite pourront nous donner un avantage conséquent sur un marché de choix. Les impacts en matière création de valeur, d’emploi et de projection de la main d’œuvre et de l’économie nationale sont évidents.
- Des accords stratégiques et formels sur des facilités d’accès au marché libyen, sur l’emploi de tunisiens et la coopération technique, sur la formation de libyens, sur le transfert technologique et du savoir-faire, avec un échange de cadres et de hauts cadres entre les deux pays permettraient une relation durable, juste, d’entremêler les intérêts et les personnes, et faciliteraient une intégration économique et sociale. Il ne faut pas que nos “frères libyens” se sentent notre soupape liquidant nos demandes d’emplois non-qualifiés, mais notre partenaires bénéficiant de cadres de haute qualité répondant à leurs besoins en matière de santé, de bureau d’études, de nouvelle technologie, etc. et augmentant leur indépendance par rapport à leurs fournisseurs plus lointains géographiquement, stratégiquement et culturellement.
Hédi Zaher




